Se nourrir , bible et nourriture

Lors de la session d’été 2025, nous avons vécu un atelier biblique sur le thème de la nourriture. Bernadette Verpaele avait préparé ce temps avec soin par de nombreuses lectures dont elle nous a fait part. A son résumé, sont joints des dessins de sa main qui prolongent la méditation…

Au cœur de toute nourriture,
se cache la signature
de Celui qui est à l’origine
de toute vie

Martine Henao

La Bible est comme un ensemble de textes plissés dans chaque page comme des papiers de soie, dont chaque thème nous fait découvrir un aspect différent.

J’ai été sérieusement aidée par les livres d’André Wénin, Pas seulement de pain… , de Bernard Sesboué, Comprendre l’eucharistie,  Martine Hénao, Se nourrir corps et âme, la revue La chair et le souffle, Manger une voie spirituelle et quelques autres.

Sœur Elie Emmanuel de la fraternité Notre-Dame du Désert et Fabienne Verhoeven ont été mes relectrices.

Dans cette recherche, la relation à l’animal est le lieu symbolique d’une option vis-à-vis de la violence.

« Se nourrir » et « nourrir », manger et boire, situent d’emblée l’enjeu au niveau de la vie et de sa croissance physique et spirituelle.

Deux thèmes traversent notre démarche :

  1. D’une part, comment la limite devient la condition nécessaire à la relation, à une alliance avec les autres et avec Dieu et à la communion avec tous.

Du pain à l’hostie, de manger la nourriture à mâcher,  « manduquer » la Parole de Dieu pour que cette parole nous transforme, devienne notre être, de la même manière que la nourriture devient notre chair.

  1. D’autre part, les nourritures carnée et végétale sont les symboles d’une option qui offre à l’homme d’intégrer son animalité pour devenir non pas chasseur mais pasteur, non plus berger du troupeau mais de son animalité.

Ces deux thèmes s’imbriquent tout au long des textes

La nourriture est au carrefour de notre vie psychique, émotionnelle, physique et spirituelle.

Manger, un carrefour

Nous mangeons parce que nous avons faim, pour rester vivants, parce que c’est bon, parce que nous aimons partager un repas avec d’autres, parce que nous sommes curieux.

Mais pour manger des aliments que nous ne connaissons pas ou pour partager un repas il nous faut apprendre à être en confiance.

Enfin, manger est aussi un acte politique : par le choix des produits que l’on mange, des aliments industriels transformés ou bio et locaux.

Et d’une manière plus large : la lutte contre l’apartheid par le refus des oranges sud-africaines, le refus des aliments qui viennent d’Israël ou encore le jeûne lors de l’occupation de l’église du béguinage à Bruxelles par des migrants et des amis, église qui deviendra la « House of compassion ».

L’étymologie du verbe « nourrir » remonte au latin « nutrire » : « pourvoir à la subsistance » ou « alimenter », lié à la racine indo-européenne *snu- qui évoque l’idée de couler, d’allaiter et, par extension, de fournir de quoi vivre ; ou encore de donner à un être ce qui est nécessaire à sa subsistance, que ce soit par l’alimentation, l’entretien, ou même le développement d’idées ou de sentiments.

Vocabulaire

L’étymologie du verbe « manger » remonte au latin « manducare », qui signifie « mâcher ».

Ainsi, le mot « manger » est passé du sens de « mâcher » à celui de « dévorer » et « d’absorber des aliments ». 

Remarque

Les femmes sont très curieusement les grandes absentes de cette thématique, dans l’Ancien Testament : peu de femmes qui allaitent, à part Noémie qui allaite l’enfant de Ruth, une brève mention de Sarah qui prépare des galettes et Ève, bien sûr, qui mange le fruit défendu.

La Torah est écrite par les hommes pour les hommes, les femmes n’étaient pas autorisées à étudier la parole (la Torah). De plus, dans la tradition juive est réservée aux hommes la préparation de la viande. Les hommes préparent le chevreau, le veau à rôtir, le repas signe la fête et les alliances entre les hommes et avec Dieu. Aux hommes, le barbecue du dimanche !

Aux femmes est réservée la préparation des galettes, c’est-à-dire la part végétale de l’alimentation.

La viande prend un caractère hautement symbolique dans la croissance spirituelle de l’homme et dans l’intégration de sa part animale.

La convoitise et la peur de manquer

Tout commence dans le jardin d’Éden. Dès le départ, Dieu « fait » l’homme. Il ne le crée pas comme précédemment avec la Création, il le « fait ». Inachevé.

L’humanité inachevée est invitée à manger des plantes qui portent semences et des fruits qui portent pépins ou noyaux. Elle est invitée à partager l’unicité de Dieu.

Tout est donné. Y compris la possibilité d’établir une relation juste avec l’autre. À condition d’accepter de mettre une limite à notre convoitise.

L’humanité est invitée à partager une nourriture végétarienne, sans rivalité avec les animaux qui mangeront l’herbe et de tous les arbres sauf un.

Au jardin d’Éden, tout est don et nous sommes invités à le reconnaître comme tel.

Mais ce n’est pas comme cela qu’Adam et Ève l’entendent et la voix du serpent chuchote à l’oreille. «  pourquoi « sauf un » s’il permet la connaissance ? » demande Ève.

Adam suit, « pour devenir comme des dieux » glisse le serpent.

Adam et Eve oublient le don qui a été fait. Et tout bascule.

La convoitise, la peur de manquer sont tout à fait des thèmes d’actualité :

 N’est-ce pas ce que nous payons aujourd’hui ? Le « no limit » pour se garantir de ne pas manquer ?

Le questionnement pour l’avenir de la planète et le nôtre à propos de la consommation de viande actuellement est très intéressant….

Dans le jardin tout est là : d’abord le don, puis la parole.

Et puis viennent le mensonge, l’orgueil, la convoitise, la lâcheté.

Adam et Ève prennent conscience de leur nudité et cette mise à nu de notre vulnérabilité, de notre animalité suscite la peur. C’est la peur qui bien souvent est à l’origine de la violence.

Et qui dit violence dit anéantissement de l’autre et ce n’est pas dans l’anéantissement de l’autre que la relation peut s’entamer.

La limite signe la différence, ouvre à l’altérité et permet une parole car sans parole, il n’y a pas d’alliance possible.

Tout le projet de Dieu avec l’humain est dans cette alliance.

Nous sommes donc invités à partager l’unicité de Dieu, l’Un du divin mais l’humanité est en permanence traversée par la dualité. (féminin/masculin, ombre/lumière, chaud/froid…)

Adam et Ève sont les archétypes de cette tension, de cette dualité.

Noé et la méchanceté des hommes : le projet de Dieu en péril

 « Le Seigneur vit que la méchanceté de l’homme était grande sur la terre, et que toutes les pensées de son cœur se portaient uniquement vers le mal à longueur de journée.

Le Seigneur se repentit d’avoir fait l’homme sur la terre ; il s’irrita en son cœur et il dit :

 « Je vais effacer de la surface du sol les hommes que j’ai créés – et non seulement les hommes mais aussi les bestiaux, les bestioles et les oiseaux du ciel – car je me repens de les avoir faits. »

Mais Noé trouva grâce aux yeux du Seigneur. » (Genèse, 9)

Dans l’histoire de l’humanité, l’homme est d’abord un chasseur-cueilleur. Lorsqu’il découvre le feu, son alimentation change, il se met à manger de la viande car désormais elle peut être cuite, il découvre la convivialité de manger ensemble, son cerveau grandit, sa mâchoire devient plus petite et permet l’accès à la parole et au langage. C’est aussi cette augmentation du volume du crâne qui donnera un accouchement dans la douleur et la naissance d’un petit « inachevé ».

Rupture de l’alliance entre Dieu et les hommes, Dieu efface sa création humaine de la terre mais Noé trouve grâce à ses yeux et une arche est créée. La création est sauvée et Dieu promet de ne plus jamais répondre à la violence par de la violence

Dans l’histoire de l’humanité, l’homme est d’abord un chasseur-cueilleur. Lorsqu’il découvre le feu, son alimentation change, il se met à manger de la viande car désormais elle peut être cuite, il découvre la convivialité de manger ensemble, son cerveau grandit, sa mâchoire devient plus petite et permet l’accès à la parole et au langage. C’est aussi cette augmentation du volume du crâne qui donnera un accouchement dans la douleur et la naissance d’un petit « inachevé ».

Des viandes, mais pas toutes.

« Dieu bénit Noé et ses fils, et leur dit : soyez féconds, multipliez, et remplissez la terre.Vous serez un sujet de crainte et d’effroi pour tout animal de la terre, pour tout oiseau du ciel, pour tout ce qui se meut sur la terre, et pour tous les poissons de la mer : ils sont livrés entre vos mains. Tout ce qui se meut et qui a vie vous servira de nourriture : je vous donne tout cela comme l’herbe verte. Seulement, vous ne mangerez point de chair avec son âme, avec son sang. »

Après le Déluge, devant l’incapacité de l’homme à maîtriser sa violence, Dieu donne l’autorisation de consommer de la viande pour aider l’homme à canaliser sa violence mais dans certaines limites, à certaines conditions dont celle de ne pas consommer de sang.

Le sang, l’âme (nephesh en hébreu) signifie l’être tout entier, la vie, le soi-même, l’aspiration (le souffle) et en consommer c’est vouloir absorber l’autre, sa vie, ce qu’elle a de plus intime, son identité.

Parler à l’autre au lieu de le manger.

Le don de Dieu est accompagné d’une parole. Nous sommes invités à poser une parole à l’image d’un Dieu qui maitrise son souffle et dont la parole crée dans la douceur.

Caïn et Abel

Si Caïn avait parlé, aurait-il tué son frère ?

Avant le Déluge, la nourriture est encore végétarienne.

Caïn est agriculteur, Abel est pasteur. Ils sont les deux fils ainés d’Adam et Ève.  

Les deux frères accomplissent des sacrifices à leur Dieu, cependant ce dernier ne regarde que le sacrifice d’Abel.

L’image du pasteur est là, mais un pasteur sans grande consistance car, en hébreu, Abel veut dire « buée  ».

Jaloux, Caïn attire Abel dans un champ et malgré l’attention et l’interpellation de Dieu qui l‘invite à dialoguer, à regarder les émotions qui l’habitent : « Caïn, le mal est tapi à ta porte » Il assassine son frère. Muré dans son silence, Caïn est puni et condamné à une vie d’errance. Errance car Dieu pose une parole sur la tête de Caïn pour qu’il ne soit pas tué en représailles.

La parole n’a pas suffi cette fois. Mais Dieu ne renonce pas.

Deux images d’hommes : le pasteur et le chasseur

Manger, c’est assimiler le végétal et l’animal, c’est rendre humain ce qui ne l’est pas, et ce par la bouche. Manger, mordre, déchiqueter est un acte qui entraîne la vie et la mort lorsqu’il n’y a pas de limites.

Ainsi, des limites sont données pour que la relation puisse être :  la relation n’est pas possible si on veut s’approprier l’autre, d’une certaine manière « le manger » et à fortiori en faire couler le sang.

Lorsque la violence surgit, le sang appelle le sang et la violence appelle la violence.

La convoitise, la peur, le mensonge, la jalousie rompent la relation, entrainent la mort, pas seulement la mort physique mais aussi celle qui empêche la vie de s’épanouir.

Dans la bible, deux manières opposées de réaliser leur humanité : le pasteur et le chasseur mais pour les auteurs, seul le pasteur dans le Christ porte l’image de Dieu à son achèvement.

Le berger, du côté de la nourriture végétale, guide son troupeau avec la douceur de sa parole, réussit à maîtriser l’animal, ce qui n’est pas humain et à fortiori, il maîtrise ce qu’il y a d’inhumain en lui. Son troupeau sert essentiellement à fournir le lait, la laine et les peaux lorsque l’animal meurt.

Le chasseur, du côté de la nourriture animale, à l’inverse, terrorise l’animal pour le tuer et le manger, pour exorciser la peur du fauve ou, pourrait-on dire, l’animalité qui est en lui.

 « L’animal mange mais ne partage jamais aucun repas, il se bat pour survivre, il se rue sur la nourriture et la dispute à son voisin. » (Bernard Sesbouë, Comprendre l’eucharistie)

Le mal est une réalité envahissante et la violence de l’homme met le projet de Dieu en échec, mais Dieu continue de nous proposer des chemins de traverse.

Moïse, David, tous deux pasteurs, s’opposent  à des rois tyrans, Pharaon, Goliath, Saül, tous rongés par la peur de ne pas tout contrôler. Ils sont les bergers à l’image d’un Dieu pasteur qui nourrit, protège et conduit son troupeau.

Le mimétisme de la violence

Le bouc émissaire était une pratique ancienne dans la plupart des cultures, il pouvait être un animal mais parfois il s’agissait d’une personne humaine. Le bouc était envoyé et abandonné dans le désert, porteur des toutes les fautes du peuple. Ceci permettait aux groupes de canaliser leur violence.

René Girard, dans sa théorie du mimétisme de la violence, nous rappelle que la violence est à la base de tout groupe humain : une violence entraine en réponse la violence, le persécuteur devient victime et la victime persécutrice.

Pour maitriser, canaliser cette violence, les groupes humains font porter leurs fautes, leurs péchés, par le bouc émissaire, vraie « fausse » victime, c’est-à-dire une victime innocente mais reconnue coupable par la foule. Cette notion de foule est importante.

Jésus propose une alternative et inverse le processus, il devient une victime qui, du début à la fin de sa vie, est innocente et qui, par là, dénonce ce phénomène du bouc émissaire.

« Mais lui-même a pris la place du coupable, ou plus exactement lui-même a reçu cette place des autres, qu’il l’a acceptée sans poser de questions, sans chercher à savoir pourquoi. Il l’a faite sienne pour un temps et est devenu un drôle de coupable, pour que cesse l’exclusion des coupables, pour que prennent fin les procédures d’abandon dans lesquelles on se débarrasse si facilement de ce qui est mal, de ce qui fait mal. » (Le dieu qui était mort si jeune, Frédéric Boyer.)

Et nous n’en avons pas encore fini avec les boucs émissaires. Ne reproche -t-on pas aux migrants de manger notre pain, de profiter de notre système de soins ?

La Bible, à travers le choix de la nourriture carnée ou végétale, illustre le choix de l’homme tiraillé entre son animalité et son humanité.

 « L’Esprit pousse Jésus au désert, dans lequel il est tenté quarante jours par Satan, vivant parmi les bêtes sauvages, avec des anges qui le servent. » (Évangile de Marc 1, 12-13)

Le désert

Nous reconnaissons à travers ces trois images celle du Christ, bon pasteur

Son ministère débute par  une retraite au désert : vivre au milieu des bêtes sauvages, n’est-ce pas pour intégrer sa propre animalité ?

  • De quoi le désert est-il le signe ?

Mais revenons un petit peu en arrière, le peuple hébreu suite à une famine terrible, se retrouve en Égypte et progressivement devient esclave des Égyptiens. Un homme, appelé Moïse, est appelé par Dieu. Il bégaie, ne sent pas d’envergure et est coincé entre les deux cultures car bien qu’hébreu, il a grandi à la cour de Pharaon. Moïse, grand prophète du peuple hébreux, ne foulera jamais le sol de la terre promise, il conduira son peuple en exode pendant 40 ans dans le désert et mourra devant la terre promise.

Cette épreuve débute avec ce qui deviendra la Pâque, c’est-à-dire le passage de l’état d’esclave à celui de l’homme libre. Ce passage est réactualisé dans la tradition hébraïque comme dans la tradition chrétienne.

Le dernier repas de Jésus avec ses disciples, la veille de Pâque, rappelle ce départ en exode.

Aux Hébreux, Dieu donne des indications très précises pour leur départ : des pains non levés (le levain met plusieurs jours à lever, signe de l’ancienne vie qu’il faut quitter), le sacrifice d’un agneau premier-né mangé debout, à la hâte, entièrement, un agneau qui pourtant est l’avenir du troupeau, à nouveau signe d’une vie qu’il faut quitter, et des plantes amères, peut-être le signe de cette amertume que nous avons à tout laisser derrière nous.

Tous ces gestes nous parlent du consentement que nous avons à faire, d’accepter librement à une mort pour en être libérés.

La Pâque devient le mémorial du don de la vie fait à ceux qui traversent le désert avec la confiance qui permet de braver la mort.

  • La manne

Dans le désert, les hommes ont faim, ils réclament la viande et le pain qu’ils mangeaient en Égypte En don de Dieu, ils reçoivent la manne, une manne croquante comme la coriandre et au goût de miel :

 « Voici que Je vais faire pleuvoir du ciel pour vous du pain et le peuple sortira, ils ramasseront chaque jour une ration du jour sauf la veille du sabbat où ils feront récolte d’une double ration car le jour du sabbat il ne pleuvra pas de manne (littéralement parole du jour en ce jour).

« Que personne n’en fasse du surplus » ajoutera Moïse, sinon il pourrira et sera infesté de vers. » (Exode 16,4)

L’épreuve (ou le test) pour l’homme, réside dans cette tension entre le don et la loi, une loi qui masque la bonté et risque de faire oublier la gratitude et la reconnaissance.

La Torah, la loi, la parole de Dieu c’est-à-dire la limite ou la loi, (l’épreuve) et la parole (la torah) auxquelles s’ajoutent le don. Notre liberté nous est toujours donnée d’être ou pas dans la reconnaissance de ce don ou rester dans le manque et la convoitise.

« Le Seigneur t’a donné à manger la manne (…) pour te faire connaître que ce n’est pas seulement de pain que vit l’homme mais de tout ce qui sort de la bouche du Seigneur (le don et la loi) que vit l’humain. » (Psaume 136)

IL nous faut donc faire le pari sur la bienveillance de Dieu, bienveillance qui ne s’arrête pas demain, qui demande notre confiance dans l’inconnaissance que nous avons de Dieu.

Le méfiant, lui supposera que si Dieu limite le don, Il pourra aussi cesser tout-à-fait de le faire.

  • Les cailles

Mais les hommes réclament aussi de la viande, ils se trouvaient mieux en servitude quand ils mangeaient des concombres et de la viande.

En réponse à leurs plaintes, Dieu fait passer un vol de cailles au-dessus du camp.

Mais ceux qui se sont goinfrés  seront « brulés » par le Seigneur et enterrés dans ce lieu appelé le « tombeau de la convoitise ».

Ruth et la veuve de Sarepta

J’avais envie de faire une pause dans ces histoires de violences, de fauves, d’ingratitude avant de passer au Nouveau testament, deux textes qui ne sont pas si étrangers à la douceur du personnage de Jésus qui donne à manger, transforme l’eau en vin, apaise la soif avec de l’eau vive, annonce une vie en abondance.

Ces deux passages de l’Ancien Testament font un écho à une vie en abondance.

Deux femmes, étrangères toutes les deux : Ruth, belle-fille de Noémie et la veuve de Sarepta. 

Dans le livre de Ruth il y a une douceur et une tendresse qui tranche avec les récits de guerre et de sacrifices. Une douceur exprimée dans la relation entre Ruth et sa belle-mère, Noémie, puis entre Booz et Ruth. L’histoire nous dit que Noémie et sa belle-fille se retrouvent brutalement veuves et sans revenus. Noémie décide de retourner dans sa famille et Ruth bien qu’étrangère à ce peuple, choisit de l’accompagner.

Les sachant veuves toutes les deux, Booz, propriétaire d’un champ, autorise Ruth à glaner le blé et boire l’eau des jarres, puis admiratif devant la qualité d’être de cette femme, il l’épouse. De leur union un enfant, Noémie le reçoit et l’allaite. Rien de mystérieux là-dedans, une femme qui a déjà allaité, peut allaiter une enfant sans en être la mère, c’est plutôt ce cercle d’amour qui est tissé et qui s’exprime dans l’enfant, futur grand-père du roi David.

  • Elie et la veuve de Sarepta

De même, la rencontre d’Elie avec la veuve de Sarepta. Le prophète Elie lui demande tout ce qui lui reste, un peu de farine et d’huile qui devait faire leur dernier repas à elle et son fils. Il lui promet qu’elle en recevra en abondance jusqu’à son dernier jour, la veuve accepte ce pari d’une confiance absolue.

La mission de Jésus au désert

Jésus à 30 ans, il commence sa mission.

Et celle-ci cdébute par un retrait dans le désert de 40 jours.

40, chiffre sacré comme les 40 ans dans le désert du peuple hébreu. 40, symbolisé par la lettre Mem, l’eau source de vie, matrice du monde, symbole de purification et de transformation.

Contrairement à Ève qui était dans : « Je veux tout sinon je n’ai rien. », Jésus ne cède pas à la convoitise et ouvre cet espace de la faim de Dieu. L’évangile relate trois tentations auxquelles est soumis le Christ dans le désert, la première concerne la nourriture et la réponse de Jésus est « ce n’est pas de pain seul que l’homme vivra ».

 Seul Dieu peut répondre à notre besoin d’infini.

Si le Christ prend soin des corps et de leurs besoins, il nous invite à écouter notre faim et notre soif de Dieu et à goûter d’une nourriture spirituelle

Le jeûne

Ces dernières années le jeûne est revenu sur le devant de la scène, non plus un jeûne dans une attitude de mépris du corps mais dans une attitude de bienveillance.  Il propose de vivre une expérience d’ouverture, d’accueil renouvelé, de sensibilité.

De même que l’on met le corps immobile pendant la méditation pour aider le mental à s’apaiser, de même le jeûne met le système digestif au repos et aide le mental à sortir de la dispersion de soi-même. (Revue La chair et le souffle)

Le jeûne fait partie de toutes les grandes traditions, y compris dans le monde juif.

Lorsque les disciples ne jeûnent pas et que les pharisiens s’en étonnent, la réponse du Christ est  « Ils jeûneront quand je ne serai plus là » répond le Christ.

Le jeûne eucharistique devient ce moment de préparation à recevoir sa présence renouvelée, actualisée dans la célébration.

Après le désert, les noces

Dans l’évangile de Jean, après qu’il se soit retiré au désert, s’ensuit l’invitation de Jésus et sa famille à un mariage, à Cana.

Il n’y a plus de vin. A la demande de Marie, Jésus transforme l’eau des jarres destinée aux purifications extérieures, en vin.

Du signe de purification extérieure, l’eau transformée en vin, signe de la boisson divine, devient un geste de purification intérieure.

Jésus interroge ces rites juifs de pureté qui doivent mener à la sainteté. Il bouscule les règles des rites et en instaure de nouvelles : « Il n’y a rien d’extérieur à l’homme qui puisse le rendre impur en pénétrant en lui mais ce qui sort de l’homme, voici ce qui le rend impur. »  C’est du cœur de l’homme que sortent les intentions mauvaises

Jésus et la samaritaine

De même, l’eau proposée par Jésus à la Samaritaine est une eau pour épancher sa soif existentielle.

Là se trouvait le puits de Jacob. Jésus, fatigué du voyage, était assis au bord du puits. (Jean 4,6)

Il est midi. Jésus est fatigué, épuisé, il a faim et il a soif. Ses disciples partent chercher à manger.

A une femme,  étrangère au peuple hébreu de surcroît, il demande à boire. La conversation glisse sur une autre soif et la Samaritaine entend, comprend, se réjouit enfin partage avec les gens de son village, sa rencontre extraordinaire avec Jésus, elle qui venait à midi pour ne rencontrer personne.

Et Jésus, lui aussi, est rassasié de leur rencontre : lorsque les disciples reviennent, sa faim a disparu.

Jésus ne cesse répéter que sa relation avec son Père est la source de la vie donnée gratuitement et en abondance à quiconque la demande.

Le don et la loi ; le don et la Parole de vie. La loi de l’amour plutôt que l’amour de la loi.

Le partage des pains

Abondance toujours, dans le partage des pains que les quatre évangiles nous racontent : 

Jésus parle longuement à la foule venue le voir. Ils ont faim, et seul, un enfant propose cinq pains et deux poissons pour nourrir la foule. Le Christ prend le panier et remercie Dieu pour ce don.

Et à partir des ressources du plus petit, ou du manque pourrait-on dire, est donnée l’abondance.

On connait la suite, la foule sera nourrie et il restera encore plusieurs paniers de pain.

Le dernier repas du Christ

Nous sommes à la veille de la Pâque juive, celle célébrée par les hébreux depuis leur libération d’Égypte. A la fin de ce qui sera le dernier repas pris avec ses disciples, Jésus prend du pain et une coupe de vin qu’il partage mais c’est de sa chair et son sang dont il parle.

Ce sont bien des images de la nourriture carnée et de la violence qu’il va subir, consommées sous forme de pain et de vin.

La nourriture végétale est accueillie par les hommes comme un don de Dieu et transformée par ceux-ci.

Dans ce geste, il nous rassemble tous. Le don de soi en réponse à la violence, la chair et le sang,

le pain et le vin, signes de l’alliance avec Dieu tout au long des textes de la bible.

Comme aux noces de Cana, le vin est la boisson qui réjouit le cœur et qui devient celle de l’amour divin.

A l’instar des hébreux en terre égyptienne, Jésus annonce son passage vers la libération mais cette fois dans un acte définitif qui est sa mort, dans un acte d’amour qui nous fera passer avec lui en Dieu.

Jésus se donne en nourriture, sa présence spirituelle dans le pain et le vin, pour que nous ayons la vie éternelle. Aujourd’hui. Ensemble.

« Remettre ses péchés ce n’est pas donner. Remettre, profondément, c’est restituer, c’est rendre. C’est réparer, c’est recommencer, c’est rendre possible à nouveau. » (Le dieu qui était mort si jeune, Frédéric Boyer)

« L’acte de manger est cet instant sans consistance ni dimension, si fugitif qu’il a disparu avant même d’avoir été nommé, cet instant se met à la disposition de l’homme ; celui-ci peut alors lui donner un contenu et des effets, il peut le retenir à jamais et en faire une bénédiction.

 Il a l’étincelle de l’instant et l’a transformée en flamme qui ne cessera de l’éclairer. »  (Alexandre Safran, grand rabbin de Genève) 

« Chercher à contribuer à l’avènement d’une écologie intégrale révèle l’importance de la nourriture. Prendre le temps de la contempler avec gratitude, de la recevoir avant de la saisir, ouvre le chemin d’une relation harmonieuse et pacifiée avec nous-même, avec autrui, avec la planète et le Créateur.

Au cœur de toute nourriture, se cache la signature de Celui qui est à l’origine de toute vie. » (Martine Henao, Se nourrir corps et âme, la Bible et la table)

Retour en haut